PORT-TRIEU - 1726- SURTOUT DES PESCHEURS DE PIED

En ce début du XVIII ° siècle, le pêche cotière est pratiquement inexistante sur les côtes de Bretagne Nord. Elle est même considérée comme en déclin par rapport au siècle précédent . Les raisons sont simples: les abris pour les bateaux sont des havres et non des ports, le poisson n’est pas un aliment noble, les technique de conservation sont inexistantes, aussi la Baie de Saint-Brieuc trouve sa subsistance principale dans des activités rurales. 
Juillet 1726 Rapport de M. Le Masson du Parc
“Nous Commissaire Inspecteur accompagné de Sieur Le Camp, Procureur du Roy, Jean David , Jean Foret, pescheurs de pied, sommes venus par le haut de la coste au petit port de Port-Trieu de la Paroisse de Saint-Quay et où se tiennent les Pescheurs.” 
Ce sont les premières lignes du procès-verbal de la visite faite par le représentant du Roi à Portrieux en Juillet 1726. Nous sommes sous le règne de Louis XV qui est âgé de 16 ans et qui a succédé à son bisaïeul, Louis XIV, en 1715 à l’âge de 5 ans.
Sa Majesté ou plutôt André-Hercule FLleury qui vient d’être nommé Cardinal et la même année Premier Ministre, a ordonné une enquête sur tous les ports de Bretagne depuis Saint-Malo jusqu’à Brest.
La mission est bien définie: “Observations sur les diverses espèces de pesches qui se font pour les Pescheurs de Mer dans les lieux et ports du ressort de l’Amirauté des Evêchés de Dol et de Saint-Malo tant à la mer qu’à vue de terre, aux embouchures des rivières, aux bateaux que le long des côtes et sur les grèves par les riverains, pescheurs de pieds et tendeurs de basse-eau, les espèces de rets, filets, les instruments dont ils se servent, la manoeuvre et l’opération de leurs pesches et avis de ce qu’il y aurait à faire pour l’avantage et le bien général de la pesche du poisson frais le long des côtes de la dite Amirauté” 
Muni de cet ordre de mission très précis, l’Inspecteur royal visite toutes les paroisses accompagné chaque fois du Procureur du Roi local et de un ou deux pêcheurs locaux qui sont les informateurs sur les effectifs des pêcheurs et les techniques de pêche.
Dans un rapport d’au moins 200 pages, il recense, paroisse après paroisse, le nombre des pêcheurs avec leur nom, leur âge, leur qualification principale. Rien n’échappe à ce consciencieux observateur royal qui fait un travail d’encyclopédiste de la pêche avec un demi-siècle d’avance. Un regret : l’absence de toutes gravures ou dessins.
Après les observations, sont rédigés les commentaires (pas toujours très laudatifs) et les recommandations.
La visite du commissaire-inspecteur à Port-Trieu
“Il y eu autrefois dans ce lieu plusieurs bâtiments terreneuviens qui se sont détruits, il en a encore été expédié un cette année pour Gaspé de quatorze hommes d’équipage et du port et d’environ 60 tonneaux.
Il y a présentement à Port-Trieu cinq petits bateaux pescheurs du Port d’environ deux tonneaux qu’avec 4 hommes d’équipages font la pesche de cordon ou d’havonet profond, celle du maquereau à la ligne, la drague aux huîtres et des travaux sédentaires, ils vont faire leur pesche autour des Iles de Saint-Quay... On a même vu dans ce port jusqu’à 14 bateaux pescheurs qui se sont détruits en sorte qu’il n’en reste plus à présent que le nombre que nous venons de marquer.
Les pesches que l’on fait à la côte sont celles des havonets ou ligne de pied. On y fait aussi la petite pesche de lançon et de l’équille que l’on désable à la besche ou avec la faucille et celle du haveau ou haveniau à charreter. Les pescheurs ont de plusieurs espèces d’hameçon pour armer leurs lignes pour les gros poissons de tout genre comme les autres pescheurs de la même coste.
Ils font la pesche du maquereau au libouret ou au plomb dans leurs petits bateaux, ils ont quatre lignes qui ont chacune deux .... avec leurs avançons, les plombs des deux lignes d’avant pesant chacun cinq livres et ceux d’arrière n’en pèsent que trois.
Ils font de la pesche aux huîtres avec une seule drague comme nous l’avons observé.”
Suivent les informations sur les mailles des trameaux sédentaires:dix-huit lignes en quarré.”
“Il y avait autrefois à la coste plusieurs éclusiers qui sont ruinés, ce dont nous avons vu les vestiges mais elles paraissent abandonnées et n’être réclamées de personnes.
Il y avait aussi des moulières considérables et forts abondantes mais les riverains et les paysans sont venus si souvent et en si grand nombre gratté les fonds qu’ils ont détruits tout le fray en sorte qu’elles se trouvent à présent entièrement ruinées.
Le nombre de pescheurs riverains de Port-Trieu se monte suivant le rôle au nombre de 10 personnes seulement.
Après notre visite finie dans les maisons de ces pescheurs de Port-Trieu, nous sommes montés à la coste pour nous rendre en compagnie suivi et guidé comme ci-dessus à Saint-Quay où nous n’avons trouvé aucun pescheur de pied , aux rets et filets, les rochers escarpés dont la coste est bordée n’y laisse aucune anse pour y faire la pesche de la ligne à la perche ou à la gaule ou pour y tendre quelques cordes ou havenets à pieds.”
Pescheurs de Porterieux- Paroisse de Saint-Quay
Pescheurs Age Mode de pesche
Jacques Guerin 49 Pescheur de pied et à bateau
François Deni 44 “ 
Yves Le Denteu 56 Pescheur
Jean Mamen 18 Pescheur de pied
Jean David 19 “
Mathieu Foret 17 “
François Foret 16 “
Jean Foret 15 “ 
Jean Mamen Père 59 “
Yves-Pierre Raimond 47 “ 
_______ 
Total 10
IO pêcheurs seulement à Portrieux. Il ne sont pas plus nombreux dans les paroisses voisines à cette époque.
Un tel recensement réalisé par un seul homme, le Commissaire, n’a pas la précision des recensements nationaux des XIX° et XX° siècles, mais c’est déjà une information remarquable puisque le premier recensement précis de toute la population française ne sera réalisé que sous la Révolution.
Situation dans l’Amirauté de Saint-Brieuc
“ Rôle général des Pescheurs Riverains, Pescheurs de pied et tendeurs de basse-eau qui sont dans les Paroisses du ressort de l’Amirauté de Saint-Brieuc, qui fait voir leur nombre d’effectif et leur différente profession depuis l’âge de 15 ans jusqu’à 60 ans”.
PAROISSE EFFECTIF PAROISSE EFFECTIF
GUILDO 3 PLERIN 33
ST-CAST 17 PORDIC 17
PLEUVENON 9 BENIC 7
PLEHEREL 2 ST-QUAYS 10
HERQUI 16 PLOUHA 1
PLENEUF 17 PLOUEZEC 8
PLANGUENAL 17 KIRITI 22
MERIEN 6 PAIMPOL 1
HILLION 20 LOQUIVI 5
TOTAL:213 Pescheurs
Observations sur les pescheurs de cette Amirauté
Le 25 Septembre 1726, à Tréguier, l’Inspecteur Général des pesches du poisson de la mer, rédige les dernières pages de son rapport.
Les commentaires sont assez sévères:conservatisme dans les techniques de pêche, la pêche locale a souffert de l’attrait des pêches sur les Côtes d’Amérique lesquelles n’ont pas toujours été couronnées de succès reconnaît l’observateur royal.
“Les pesches avec leur filet en dérive est inconnue pour les Pescheurs de cette Amirauté.... Les pesches de cette Amirauté sont de peu de conséquence. Généralement parlant, les pesches de cette Amirauté ne sont pas considérables, la découverte du nouveau monde y a fait périr la pesche des poissons de roche comme lieus, colins, rayes de toutes espèces, congres et autres semblables avant la pesche de la morue qui se fait à présent le long des costes de l’Amérique septentrionale.
Il y aurait des lieux le long de la coste de Saint-Brieuc jusqu’à Plouvenez où l’on faisait des pescheries considérables de ces sortes de poissons que l’on transportait ensuite le long des costes de France et dans toutes les mers étrangères ou soit encore dans tous les villages.
Les vestiges de ces anciennes pêcheries et plus de la moitié des maisons qui y servaient se trouvent aujourd’hui détruites de manière qu’il n’en reste à la plupart que murailles, les habitants forcés de quitter cette ancienne profession se sont adonnés au labourage et ont tellement négligé la pesche que l’on trouve en tout vingt pescheurs depuis Paimpol jusqu’à l’extrémité du Goëlo. Il est encore arrivé que par la suite les intéressés à la pesche ont voulu suivre au commencement l’exemple de ceux qui s’en iront à Terre-Neuve on a fait en plusieurs lieux des armements pour ce commerce mais on les a par la suite tellement négligés qu’il ne reste à présent que deux bâtiments terre-neuviens dans tous les Ports de cette Amirauté et ce sont mêmes des plus petits que l’on puisse employer pour cette navigation”.
Un constat sans indulgence et très actuel
Que lit-on dans le mémoire? 
-la pêche est en déclin
-le nombre de bateaux est en régression
-quant aux riverains et gens des terres, ils sont responsables de la destruction des coquillages car”ils ont trop gratté les fonds”.
Louis XV règne, mais un journaliste pourrait à la fin de ce XX° siècle reprendre les mêmes termes dans sa rubrique sur la baie de Saint-Brieuc.
Le Commissaire Inspecteur n’est pas pour autant pessimiste. Rappelons qu’il lui a été demandé un rapport précis, tâche qu’il exécute consciencieusement, mais sa mission ne comporte pas l’établissement de recommandations.
D’ailleurs pourquoi s’inquiéter? Le trafic maritime à partir de l’Europe se développe considérablement, la Grande Pêche sur les rives du Canada, Terre-Neuve , St-Pierre et Miquelon va occuper des milliers de marins jusqu’en 1900.
Portrieux avait déjà armé pour Terre-Neuve le siècle précédent suivant un rapport sur les armement en 1624 pour la région de Saint-Brieuc:
LE LEGUE 2 bâtiments de 60 tonneaux
BINIC 8 “ 90 “
BREHAT 1 “ 52 “
PAIMPOL 1 “ 45 “
PONTRIEUX 1 “ 150 “
PORTRIEUX 1 “ 80 “
SAINT-CAST 1 “ 55 “
Mais la pêche était considérée comme en déclin par rapport au XVI°siècle. Il en était de même pour la pêche cotière puisqu’ en 1664 le nombre de barques de pêches est très faible:
St-CAST 16
LE LEGUE 2
BINIC 15
SAINT-QUAY 6
PAIMPOL 6
BREHAT 16
PONTRIEUX 6
Il ne faut pas trop s’en étonner car les ports ne sont pas équipés de quais et les navires et bateaux doivent s’échouer sur les grèves avec tous les risques de mauvais temps et la fatigue accélérée des coques de navires de moyen et gros tonnage.
Le poisson n’est pas un aliment noble mais associé à pénitence, quant à la plupart des coquillages hormis les huîtres, ils sont surtout prisés des indigents. Enfin l’insuffisance des routes, l’inexistence des moyens de conservation ne permettent pas d’expédier bien loin les produits de la pêche.
La région de Saint-Brieuc est à cette époque principalement tournée vers l’activité rurale; la mer n’exerce pas une grande attraction comme autour de Saint-Malo, Lorient, Nantes. Il faudra attendre un-demi siècle pour que la population de la baie de Saint-Brieuc prenne véritablement conscience que la mer est aussi une opportunité économique